Dans les turbulences qui secouent aujourd’hui le sommet de l’État, une évidence paraît s’effacer sous les discours circonstanciels et les contorsions politiques. Cette évidence est que Bassirou Diomaye Faye ne tient pas sa légitimité d’un appareil, ni d’un réseau consolidé, ni d’un parcours personnel longuement exposé au suffrage populaire. Il la tient d’un homme, et cet homme s’appelle Ousmane Sonko. Toute lecture qui éluderait cette réalité ne ferait que masquer un fait central: le président actuel n’est pas le fondateur de la dynamique qui l’a porté, mais l’héritier d’une architecture patiemment construite par Sonko.
Il est donc surprenant de constater que certains actes récents laissent croire que cette dette politique pourrait être reléguée au second plan. Peut-on gouverner durablement en oubliant l’origine du souffle qui a permis l’accès au pouvoir? Peut-on réellement s’émanciper d’un héritage dont on n’était pas l’auteur sans fragiliser la cohérence du régime? Ces questions ne sont pas de simples récriminations partisanes. Elles renvoient à la nature même de la transition politique que vit le Sénégal, transition qui n’a jamais été conçue comme une rivalité entre deux personnalités, mais comme la continuité d’une même vision.
Lorsque Sonko a structuré le projet de rupture, il ne l’a pas fait pour lui-même. Il l’a fait en créant un mouvement d’idées, une identité politique, une doctrine fondée sur la souveraineté, la justice et l’éthique publique. Cette architecture idéologique a servi de colonne vertébrale à la victoire électorale qui a suivi. En d’autres termes, Sonko a construit l’ossature. Bassirou Faye s’est hissé sur cette ossature et en est devenu le visage institutionnel. Oublier cette hiérarchie fondatrice reviendrait à inverser la logique des faits, à laisser croire que l’héritier pourrait exister indépendamment du fondateur.
Il ne s’agit pas de diminuer le rôle du président, mais de rappeler ce que la situation actuelle tend à obscurcir. Bassirou Faye n’a jamais été présenté au peuple comme une figure autonome. Il a été perçu comme la prolongation d’un combat mené par Sonko, comme celui qui porterait, au nom du leader empêché, la promesse d’une gouvernance nouvelle. Ce lien n’est pas une fiction militante, il est la base même de sa légitimité. Toute tentative d’en réduire la portée ouvre une brèche dans l’édifice politique, car elle rompt l’équilibre originel entre leadership doctrinal et incarnation institutionnelle.
Les gestes qui donnent aujourd’hui l’impression d’une prise de distance posent alors une question essentielle: quelle destination politique poursuit-on si l’on s’affranchit de celui qui a dessiné la carte? La rupture n’est pas seulement un slogan. Elle est un cap, un cadre d’action et un horizon moral qui ont une origine précise. En s’éloignant de cette origine, on risque de dériver vers une gouvernance sans boussole, où l’arbitrage politique se ferait selon des considérations tactiques, et non selon les principes qui ont donné leur sens à la mobilisation populaire.
L’histoire politique démontre souvent que les héritiers qui réussissent sont ceux qui reconnaissent pleinement la dette qu’ils doivent au fondateur. Cette reconnaissance n’est pas un geste symbolique. Elle est une garantie de stabilité, de continuité et d’intégrité dans l’action publique. Lorsque l’héritier tente de s’ériger en fondateur, il perd la solidité que confère la cohérence historique. Lorsque l’héritier assume son rôle, en revanche, il renforce la dynamique collective et amplifie l’héritage dont il procède.
Ce que Bassirou Faye semble parfois oublier, c’est que son ascension n’est pas le résultat d’une trajectoire solitaire. Elle est le fruit d’un long sacrifice politique porté par Sonko. Elle est liée à une loyauté personnelle et idéologique qui a résisté aux épreuves, aux manipulations et à l’injustice. Elle est adossée à un capital moral que seul Sonko a construit. Ignorer cette réalité reviendrait à risquer une déconnexion avec la source même de la légitimité présidentielle.
Sonko n’est pas un compagnon parmi d’autres. Il est l’architecte. Et la question n’est pas de savoir s’il faut lui reconnaître cette place. La question est de comprendre que le régime lui-même ne peut fonctionner avec intégrité qu’en se souvenant de cette vérité fondatrice. Tout écart avec ce principe ferait vaciller la cohérence morale de l’alternance et ouvrirait la voie à des turbulences que nul ne pourrait maîtriser.
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