On peut toujours cacher une fissure lorsqu’elle commence. Mais lorsque la fracture devient structurelle, les faits finissent par parler d’eux-mêmes. De la meme facon, on peut détourner le regard quelque temps, tenter d’expliquer les écarts, invoquer la complexité du pouvoir ou les contraintes institutionnelles. Mais il arrive un moment où l’analyse exige de nommer ce qui se déroule sous nos yeux.
- 1. La reconstruction d’un centre décisionnel parallèle
- 2. L’effacement progressif de la boussole doctrinale
- 3. La volonté de remodeler la coalition sans son socle fondateur
- 4. Le ralentissement discret mais réel des réformes sensibles
- 5. L’absence de solidarité présidentielle dans les moments critiques
- 6. L’émergence de deux narratifs politiques difficilement compatibles
- 7. Le retour insidieux d’acteurs et de pratiques de l’ancien système
- 8. La crispation entre le parti et la présidence
- 9. La quête visible d’une légitimité personnelle indépendante
- 10. Les signaux de recul sur les grandes réformes institutionnelles
- 11. L’affirmation de l’autonomie présidentielle face au parti
- 12. La perception populaire d’un éloignement devenu évident
La relation politique née de la dynamique Sonko, consolidée par le sacrifice et cristallisée dans l’alternance, est en train d’être rompue par une série d’actes, de choix et de signaux convergents émanant du camp présidentiel et de sa coalition. Ce qui apparaît aujourd’hui n’est pas une simple différence d’approche, mais une prise de distance assumée vis-à-vis de la ligne qui a porté l’espoir national. Voici les preuves les plus nettes, celles qui montrent que Bassirou Diomaye Faye s’est détaché de Sonko, de son parti et de la matrice qui l’a porté au pouvoir.
1. La reconstruction d’un centre décisionnel parallèle
Ce qui se dessine au sommet de l’État ne ressemble plus à la configuration initiale. Un cercle d’influence s’est consolidé autour du président, composé de profils extérieurs à la matrice Sonko. Je vois là un déplacement du centre de gravité du pouvoir, qui réduit progressivement l’ancrage de la rupture dans les décisions cruciales.
2. L’effacement progressif de la boussole doctrinale
La cohérence idéologique était l’un des marqueurs les plus forts du projet porté par Sonko. Aujourd’hui, cette cohérence s’amenuise. Les grandes orientations du pouvoir ne semblent plus reposer sur une colonne vertébrale assumée, mais sur une série d’ajustements destinés à neutraliser les tensions. Ce recul doctrinal s’inscrit clairement dans une logique d’autonomisation présidentielle.
3. La volonté de remodeler la coalition sans son socle fondateur
La manière dont la coalition est en train d’être redessinée montre un mouvement d’éloignement. Lorsqu’un président peut envisager de recomposer son espace politique sans s’appuyer fermement sur la matrice qui lui a permis de gouverner, cela traduit une rupture intérieure déjà avancée.
4. Le ralentissement discret mais réel des réformes sensibles
Certaines réformes, pourtant prêtes à être mises en œuvre, semblent désormais suspendues ou diluées. Ce phénomène n’est pas technique. Il relève d’une prudence politique qui indique un refus d’affronter les résistances structurelles. À mes yeux, ce signal traduit une volonté de rompre avec l’audace initiale.
5. L’absence de solidarité présidentielle dans les moments critiques
À plusieurs reprises, lorsque Sonko a été attaqué, déformé ou instrumentalisé, la parole présidentielle n’a pas été à la hauteur de ce que l’histoire politique de ce binôme exigeait. Ce silence prolongé a installé l’idée d’une prise de distance qui ne dit pas son nom, mais qui agit profondément.
6. L’émergence de deux narratifs politiques difficilement compatibles
D’un côté, Sonko continue de tenir un cap idéologique clair. De l’autre, le président adopte un discours plus flexible, souvent conciliant, parfois même contradictoire avec l’ambition initiale. Cette divergence narrative produit un double langage qui fragilise l’harmonie politique du début du mandat.
7. Le retour insidieux d’acteurs et de pratiques de l’ancien système
Les nominations, les influences administratives et certains réflexes de gestion témoignent d’une réintégration progressive de méthodes que l’alternance voulait dépasser. Ce retour en arrière, perceptible dans plusieurs secteurs, symbolise l’abandon progressif de la rupture.
8. La crispation entre le parti et la présidence
Lorsque le parti en vient à recadrer publiquement son propre président, cela traduit une tension profonde. Ce phénomène est inédit dans l’histoire récente du pays. Il révèle un désaccord interne qu’aucun discours unitaire ne parvient à masquer.
9. La quête visible d’une légitimité personnelle indépendante
Le président cherche à s’imposer seul dans l’espace politique, détaché de la figure fondatrice de l’alternance. Ce désir d’émancipation serait légitime s’il ne s’accompagnait pas d’un éloignement idéologique qui modifie l’essence même du projet initial. Je considère ce mouvement comme un marqueur central du détachement.
10. Les signaux de recul sur les grandes réformes institutionnelles
La refonte de la justice, la transformation des institutions et la volonté de reconfigurer l’État semblaient être des chantiers prioritaires. Leur ralentissement traduit une hésitation à affronter les résistances du système. Ce recul est incompatible avec la cohérence qui définissait l’engagement initial.
11. L’affirmation de l’autonomie présidentielle face au parti
Le président agit désormais avec une liberté qui dépasse largement les cadres posés au début du mandat. Cette autonomie n’est plus un simple style de gouvernance. Elle devient une ligne politique distincte, parfois même antagonique à celle du parti. Cette évolution confirme, pour moi, un détachement assumé.
12. La perception populaire d’un éloignement devenu évident
Dans les discussions, les analyses et les ressentis populaires, un même constat revient : l’alternance n’avance plus sur les rails de son projet fondateur. Lorsque la perception collective anticipe une rupture avant qu’elle ne soit formalisée, c’est que la rupture existe déjà dans la réalité du pouvoir.
Finalement, à force d’observer les faits, les gestes et les repositionnements, il devient difficile d’éviter l’évidence. Une fracture se creuse au sommet de l’État, discrète dans la forme, profonde dans la substance. L’éloignement entre le président et la matrice qui l’a porté se lit désormais sans effort. Et c’est dans cet éloignement que se loge la trahison politique que beaucoup hésitaient encore à nommer.

